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Lumière silencieuse

Un film de Carlos Reygadas

mercredi 5 décembre 2007, par malek

Les mennonites du Mexique

En Suisse, au XVIème siècle apparaît une dissidence protestante « Anabaptiste » qui prône le baptême comme un choix d’adulte. Menno Simons (1496-1561), un Hollandais originaire de la ville de Frise codifie la doctrine en incorporant un pacifisme radical. Ses adeptes sont persécutés sans merci pour leurs prises de position anti-militariste. Ils fuient la Hollande et s’installent en Prusse puis en Russie sous le règne de Catherine II. L’incessante propension de l’Europe à faire la guerre pousse une grande majorité d’entre eux à fuir vers le Canada où ils s’installent en 1873 et vers les États-Unis où des communautés amish et mennonites vivent depuis 1683. Après la Première Guerre Mondiale, le sentiment anti-allemand grandit au Canada et l’enseignement des langues germaniques devient de plus en plus difficile. C’est pourquoi beaucoup de mennonites émigrent au Nord du Mexique en 1922. Aujourd’hui, au moins 100 000 mennonites y vivent en communauté, ayant leur propre système d’éducation et un régime unique de libertés civiles. Ceux qui ne sont pas d’accord avec le développement matériel émigrent en Bolivie, à Belize ou dans d’autres zones du Mexique. Ils y établissent des communautés agricoles traditionnelles, sans électricité, moteur à combustion interne, téléphone ou moyens de communication modernes, et avec de rares contacts avec les populations locales. Les mennonites ont des positions différentes face au progrès matériel. Il y a des groupes modérés qui ne s’opposent pas au développement, et des groupes qui sont plus conservateurs que nos protagonistes en choisissant de vivre de la même façon qu’au XVIème siècle. Le groupe de mennonites du film est modéré, acceptant les voitures et la médecine scientifique par exemple, mais refusant encore les moyens de communication moderne comme le téléphone ou Internet. Les mennonites parlent Plautdietsch, un dialecte germanique qui provient de la Frise et qui est proche du néerlandais médiéval et du flamand. Ils parlent espagnol avec les habitants du Mexique. Johan et les siens sont des mennonites du nord du Mexique. En contradiction avec la loi de Dieu et des hommes, Johan, marié et père de famille, tombe amoureux d’une autre femme.

Cornelio Wall Fehr Johan NÉ À CUAUHTEMOC, CHIHUAHUA, MEXIQUE. IL Y VIT. Au début j’étais très nerveux, puis j’ai pris confiance en moi. Avec Carlos, les choses ne semblaient pas difficiles. Pour moi, faire ce film m’a appris la patience, m’a permis de connaître des gens et de me faire de nouveaux amis. Ce fut une grande expérience, ça valait la peine d’avoir froid, d’attendre et de dormir peu. Après trois mois de tournage, nous étions tous amis. Pendant le tournage, je ne comprenais pas l’histoire mais maintenant je comprends mieux ce que sont l’amour et la trahison. C’est pourquoi je crois que grâce à ce film les gens peuvent apprendre à aimer véritablement. Le film parle du monde tel qu’il est : un monde de trahisons où il est difficile de se laisser illuminer par l’amour. Cela me fait drôle de me voir à l’écran. Les films sont comme un miroir. Je veux remercier ma famille, mes parents, ma femme Betty et mes enfants pour leur soutien et pour avoir partagé avec moi les bons et les mauvais moments.

Miriam Toews Esther NÉE À STEINBACH, MANITOBA, CANADA. ELLE VIT À WINNIPEG. Je ne suis pas actrice et je n’avais aucune idée de ce qui m’attendait en allant au Mexique. Ce film avec Carlos est devenu une expérience incroyable et inoubliable. Carlos et toute l’équipe sont très amusants, ils m’ont beaucoup aidée, et les mennonites du Mexique sont très aimables et courtois. Au début, tout semblait inaccessible, sauvage et imprévisible, comme dans un rêve, et je n’arrivais pas à m’imaginer comment tout allait s’assembler. Puis, j’ai vu quelques images et j’ai été éblouie. J’ai réalisé que Carlos savait depuis le début ce qu’il voulait, et que sa vision de l’histoire, avec toutes ses vérités cruelles et émotionnelles, n’avait jamais changé. Il était complètement impliqué dans le film. Je le respecte énormément. C’est un vrai artiste et un iconoclaste courageux. Parfois, on restait allongés dans les champs des heures durant en attendant la lumière idéale et, soudain, quand c’était bon, chacun se mettait au travail. C’était vraiment beau à voir. J’ai été très émue par l’attention amoureuse et patiente que portait Carlos à la qualité de la lumière, à une ombre presque invisible ou encore à une minuscule goutte d’eau qui tombait d’une fleur. Les longues promenades en voiture à la découverte de fabuleux paysages et les cieux du Mexique vont me manquer, écouter des cumbias et boire du maté aussi. Tout comme l’attente fébrile de ce que la journée allait nous apporter. Ce fut une expérience intense et sensuelle et je suis heureuse d’y avoir participé.

María Pankratz Marianne NÉE À ALMA-ATA AU KAZAKHSTAN. ELLE VIT À ESPELKAMP EN ALLEMAGNE. Le Mexique est incroyable ! Quand j’ai vu l’immensité du ciel et la beauté particulière des lieux où nous tournions, j’ai trouvé cela fabuleux ! Il faut connaître cet endroit et respirer cet air pour comprendre pourquoi les mennonites du Mexique sont si différents de ceux d’Allemagne, où je vis. C’était impressionnant de voir comment les personnes de l’équipe, qui venaient de pays différents et ne parlaient pas la même langue, s’entendaient si bien et communiquaient à la perfection, parfois même sans parler. Cela a été un honneur et un plaisir de travailler avec Carlos Reygadas. J’ai apprécié son endurance et son charisme.

Carlos Reygadas

Né à Mexico en 1971, il a étudié le droit en se spécialisant dans les conflits armés et l’usage de la force puis a travaillé pour le Ministère des Affaires Étrangères Mexicain et pour la Commission Européenne. En 2002, son film JAPÓN est présenté à Rotterdam et à la Quinzaine des Réalisateurs. BATAILLE DANS LE CIEL est sélectionné en Compétition à Cannes en 2005. LUMIÈRE SILENCIEUSE est son troisième long-métrage.

Entretien

Comment est née l’idée du film ?

Carlos Reygadas : J’avais envie de parler d’une histoire universelle - un homme marié qui tombe amoureux d’une autre femme - en la situant dans une communauté singulière : celle des mennonites au Mexique, dont la langue - proche à l’oreille de l’allemand - est châtiée, où il règne entre ses membres une vraie égalité puisqu’il n’y a aucune différence économique et sociale entre eux. Ce côté atypique m’intéressait, comme la puissance visuelle et plastique évidente de ces gens au milieu de leurs fermes.

Comment avez-vous connu cette communauté ?

C.R. : Tous les Mexicains savent qui ils sont. Mais ils ne les connaissent que superficiellement. S’ils ont fait de mauvaises récoltes, ils viennent sur les marchés vendre leur fromage, afin de subvenir à leurs besoins. Du coup, aux yeux de beaucoup de mes compatriotes, les mennonites sont des gens bizarres qui parlent allemand et vendent du fromage ! (rires) Pour ma part, je les ai vraiment découverts à la fin du tournage de BATAILLE DANS LE CIEL, quand j’ai entrepris un voyage dans le nord du pays. J’ai vraiment pu observer leur manière de vivre et c’est là qu’est né le déclic de LUMIÈRE SILENCIEUSE. Il ne pouvait y avoir meilleur contexte pour cette histoire d’adultère.

Votre film s’inscrit dans un rythme singulier. D’ailleurs, votre cinéma en géné­ral, on l’a vu avec JAPÓN et BATAILLE DANS LE CIEL, entretient à chaque fois un rapport particulier à la notion de durée des plans. Est-ce un élément central de votre création ?

C.R. : Pour être honnête, rien dans mes films n’est vraiment réfléchi. La part d’instinct est essentielle. Et en ce qui concerne cette notion de temps, je vais simplement au rythme nécessaire à l’histoire que je raconte. Ce rythme ne naît d’ailleurs pas sur la table de montage mais se crée sur le plateau de tournage. Je le construis en fonction de mon écriture. Je ne me couvre jamais en multipliant les prises pour tout remettre à plat plus tard. Cela ne veut pas pour autant dire que ma période d’écriture est longue et laborieuse. Car là encore, l’instinct joue un rôle primordial. J’ai ainsi écrit LUMIÈRE SILENCIEUSE en deux jours mais deux jours pendant lesquels je me mets entièrement dans l’état d’esprit de l’histoire. Je ne sais jamais au départ précisément où ça va me mener. Je laisse les événements se dérouler. Et j’agis de la même façon sur un plateau de tournage. Les deux longs plans sur le ciel étoilé qu’on voit au début et à la fin du film n’étaient pas prévus dans le scénario. Ils sont nés dans mon esprit un soir dans ma chambre juste éclairée par la lumière de l’écran de mon ordinateur en veille. Et baigné dans cette atmosphère, j’ai dû rêver à cette scène car je me suis réveillé avec ces idées précises de plans en tête. Dans chacun de mes films, je me suis senti guidé par un processus vraiment inconscient.

Comme à votre habitude, vous faites ici appel à des comédiens amateurs. Vous les avez dénichés parmi de vrais mennonites ?

C.R. : Oui et ça n’a pas été simple car toute reproduction de leur image sur pellicule et ce même sous forme dessinée leur est formellement interdite. J’ai donc essuyé beaucoup de refus. Et ceux qui ont finalement acceptés ne s’étaient jusque là même jamais fait prendre en photo ! J’ai réussi à les convaincre en parlant tout simplement avec eux et en leur expliquant ce que je voulais faire. À partir du moment où ils acceptaient de m’écouter, je savais pouvoir me montrer persuasif. Avec eux devant ma caméra, mon film était sur d’excellents rails. Je ne vois pas comment j’aurais pu faire jouer leurs rôles par des « non-mennonites ». Le film aurait perdu de son sens et de son atmosphère.

Vos mouvements de caméra sont très précis, les déplacements de vos comé­diens semblent chorégraphiés. Est-ce facile d’arriver à ce résultat avec des hom­mes et des femmes qui n’ont jamais mis les pieds sur un plateau de tournage ?

C.R. : Tout se joue au casting. Il faut que je trouve des gens intelligents et sensibles et par là-même capables de sentir exactement ce dont j’ai besoin. À partir de là, mon travail consiste à les aider à se sentir à l’aise, à la fois libres et capables d’obéir à des contraintes précises de déplacement, de regard... Mais, pour arriver à ce résultat, je m’appuie sur un élément primordial : le temps. Je ne fais ainsi que 3 ou 4 plans par jour, sans jamais dépasser les 3 prises. Le tournage s’est ainsi étalé sur trois mois.

Vous répétez beaucoup avant chaque scène ?

C.R. : Oui mais ces répétitions sont exclusivement destinées à l’équipe technique, afin qu’elle puisse visualiser les déplacements des acteurs. Je ne répète jamais le texte avant une prise.

Vous collaborez pour la première fois avec le directeur de la photo Alexis Zabe. Pourquoi l’avoir choisi ?

C.R. : Diego Martinez Vignatti, qui avait travaillé sur JAPÓN et BATAILLE DANS LE CIEL n’était pas libre. Et j’ai choisi Alexis parce qu’il aime travailler à la lumière naturelle. LUMIÈRE SILENCIEUSE constituait donc un vrai challenge pour lui, d’autant plus difficile à relever que mon équipe technique était particulièrement réduite : 11 personnes en tout, en comptant les assistants de production. Mais le résultat de son travail est somptueux.

Au milieu de votre film, on a la surprise d’entendre in extenso la chanson de Brel, Les bonbons. Qu’est-ce qui vous en a donné envie ?

C.R. : J’ai entendu mes premières chansons de Brel dans mon enfance. Puis j’ai appris à l’aimer lorsque j’ai habité en Belgique pendant 3 ans. Mais là encore, je peux dire que la présence de ce titre est au départ le fruit du hasard. J’étais en train d’écrire le scénario quand quelqu’un m’a donné un coffret de Brel. Et le simple fait de le réécouter m’a donné envie de sa présence dans mon film. Pour autant, je ne suis pas idiot : je trouve évidemment qu’il y a une vraie cohérence dans ce choix. Il se dégage de Brel la même puissance de vie, la même passion que mon héros. Même si ce dernier vit dans une communauté répressive où il ne peut pas exprimer beaucoup de choses, ce sont à mes yeux des frères d’armes !

Votre film frappe aussi par votre absence de tout jugement moral sur l’adultère en général et le comportement de votre personnage principal en particulier. Est-ce essentiel pour vous ?

C.R. : Je n’aime pas les films où on nous explique en détails comment sont les personnages et ce qu’ils ressentent. Dans la vie, ça ne se passe jamais comme ça. On observe et on tire les conclusions sans connaître tout de celui qu’on a en face de soi. C’est ce que je cherche à faire dans mes films. À mes yeux, un grand film est un moment de communion de la vision de la vie et de ses mystères. Quand au cinéma un réalisateur me montre son désir de partager sa vision du monde avec moi, je suis enchanté.

P.-S.

Mexique / France / Pays-Bas, 2007 2h16 (à 24 i/s) 35mm / Scope / Dolby SRD

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